{"id":375,"date":"2015-06-04T13:02:46","date_gmt":"2015-06-04T11:02:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/?p=375"},"modified":"2022-12-23T13:02:32","modified_gmt":"2022-12-23T11:02:32","slug":"transformation-des-elites-en-suisse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/?p=375","title":{"rendered":"Transformation des \u00e9lites en Suisse"},"content":{"rendered":"<h2>Introduction : des \u00e9lites moins pr\u00e9visibles?<\/h2>\n<p>Le d\u00e9veloppement de l\u2019Etat f\u00e9d\u00e9ral en Suisse s\u2019est largement appuy\u00e9 sur la collaboration fructueuse des \u00e9lites des diff\u00e9rentes sous-cultures et sph\u00e8res sociales. C\u2019est ainsi que certains observateurs interpr\u00e8tent le succ\u00e8s helv\u00e9tique au cours de ces deux derniers si\u00e8cles (Katzenstein 1985). En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est en raison du principe de milice et du manque de professionnalisation des \u00e9lites politiques que s\u2019est mise en place au cours du 20e si\u00e8cle une \u00e9troite imbrication des sph\u00e8res \u00e9conomique, politique et administrative. L\u2019\u00e9troitesse du pays a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00e9lite au sein de laquelle chacun se conna\u00eet gr\u00e2ce \u00e0 d\u2019innombrables r\u00e9seaux et qui permet d\u2019\u00e9laborer des compromis entre les principaux groupes d\u2019int\u00e9r\u00eat, les partis politiques et l\u2019administration (Kriesi, 1980).<br \/>\nCette appr\u00e9ciation positive des \u00e9lites suisses \u2013 quant \u00e0 leur coh\u00e9sion, leur capacit\u00e9 de d\u00e9cision et les \u00e9changes continuels d\u2019informations \u2013 a perdur\u00e9 pendant longtemps. Pourtant, au cours de la p\u00e9riode r\u00e9cente, certaines critiques et suspicions \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la trop forte concentration du pouvoir se sont faites entendre.Par ailleurs, les termes de \u00ab\u00a0Filz\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0classe politique\u00a0\u00bb ne sont plus seulement utilis\u00e9s par des intellectuels ou des m\u00e9dias critiques comme par le pass\u00e9\u00a0; ils font d\u00e9sormais partie du vocabulaire d\u2019une partie de l\u2019\u00e9lite elle-m\u00eame (Wittmann 2002; Parma, 2007), signe que les choses sont en train de changer. Consid\u00e9rant que ces indices sont r\u00e9v\u00e9lateurs d\u2019une rupture, les trois journalistes Thomas Daum, Ralph P\u00f6hner et Peer Teuwsen, dans leur livre \u00ab\u00a0Wer regiert die Schweiz?\u00a0\u00bb (2014), diagnostiquent la \u00ab\u00a0nouvelle impr\u00e9visibilit\u00e9\u00a0\u00bb des \u00e9lites suisses et montrent que, m\u00eame pour l\u2019observateur averti, il est difficile d\u2019identifier les \u00e9lites dirigeantes. Pourtant, leur livre bourr\u00e9 d\u2019anecdotes, se trompe de cible lorsqu\u2019il s\u2019agit de comprendre les r\u00e9centes transformations des \u00e9lites helv\u00e9tiques. Les auteurs se concentrent en effet avant tout sur les \u00e9lites politiques alors que ces changements proviennent en premier lieu de la financiarisation et de l\u2019internationalisation de l\u2019\u00e9conomie suisse, et plus particuli\u00e8rement de ses \u00e9lites dirigeantes, qui ont remplac\u00e9 l\u2019\u00e9lite du pouvoir traditionnelle fortement int\u00e9gr\u00e9e qui avait pr\u00e9valu durant la majeure partie du 20e si\u00e8cle.<br \/>\nDans cet article, nous montrons la fa\u00e7on dont les \u00e9lites helv\u00e9tiques ont form\u00e9 un ensemble tr\u00e8s coh\u00e9sif \u00e0 partir de l\u2019entre-deux-guerres. Nous discutons ensuite comment et pourquoi cette coh\u00e9sion se d\u00e9lite au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es dans un processus confus et inachev\u00e9, pour laisser place \u00e0 une nouvelle \u00e9lite du pouvoir en voie de formation.<\/p>\n<h2>D\u00e9finitions, sources et m\u00e9thodes<\/h2>\n<p>Nous d\u00e9finissons les \u00e9lites comme les groupes sociaux qui, en raison de leur position ou de leurs ressources, sont en mesure d\u2019influencer l\u2019\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 en participant aux d\u00e9cisions importantes de celle-ci (Hartmann, 2007\u00a0: 17). Les th\u00e9oriciens critiques parlent d\u2019une \u00e9lite int\u00e9gr\u00e9e au-del\u00e0 des diff\u00e9rentes sph\u00e8res sociales (Mills, 1956), issue des classes dominantes et qui d\u00e9veloppe une m\u00eame id\u00e9ologie et dispose d\u2019une grande influence sur la soci\u00e9t\u00e9. Les th\u00e9oriciens fonctionnalistes affirment au contraire que, dans les soci\u00e9t\u00e9s des pays d\u00e9velopp\u00e9s, des \u00e9lites diff\u00e9renci\u00e9es et en concurrence ont \u00e9merg\u00e9 (Keller, 1963). Celles-ci seraient recrut\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 leurs m\u00e9rites, interagiraient peu entre elles et ne partageraient pas un style de vie commun. En outre, leur pouvoir d\u2019influence serait plut\u00f4t limit\u00e9. Cependant, les \u00e9tudes les plus r\u00e9centes montrent qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, aucun de ces deux mod\u00e8les ne s\u2019est impos\u00e9 de mani\u00e8re unilat\u00e9rale (Hartmann 2007). La fa\u00e7on dont les deux mod\u00e8les th\u00e9oriques coexistent dans une soci\u00e9t\u00e9 reste une question ouverte.<br \/>\nPour r\u00e9pondre \u00e0 cette question et afin d\u2019analyser empiriquement les relations entre les \u00e9lites helv\u00e9tiques, nous nous appuyons sur une base de donn\u00e9es unique en Suisse. Cette base comporte plus de 20&#8217;000 personnes qui ont \u00e9t\u00e9 retenues parce qu\u2019elles occupaient une fonction dirigeante dans les sph\u00e8res \u00e9conomique, politique et administrative en 1910, 1937, 1957, 1980, 2000 et 2010 (voir Annexe 1 Base de donn\u00e9es sur les \u00e9lites suisses au 20e si\u00e8cle).<\/p>\n<h2><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_1.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-463\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_1.png\" alt=\"Tabelle_1\" width=\"694\" height=\"277\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_1.png 694w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_1-300x119.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 694px) 100vw, 694px\" \/><\/a><\/h2>\n<h2>\u00a0La base sociale des \u00e9lites suisses<\/h2>\n<p>On suppose fr\u00e9quemment que l\u2019acc\u00e8s aux fonctions dirigeantes en Suisse est, de mani\u00e8re analogue \u00e0 la d\u00e9mocratie directe, tr\u00e8s ouvert, d\u00e9mocratique et bas\u00e9 sur les comp\u00e9tences. Nos donn\u00e9es montrent au contraire la pr\u00e9sence de hi\u00e9rarchies criantes en mati\u00e8re d\u2019origine sociale ou de sexe (sur ce point, voir \u00e9galement Levy et al., 1997). L\u2019acc\u00e8s aux \u00e9lites est en effet un processus hautement s\u00e9lectif, qui favorise clairement les hommes, issus d\u2019une famille ais\u00e9e, disposant d\u2019un titre acad\u00e9mique et, bien entendu, de nationalit\u00e9 suisse. Pendant la majeure partie du 20e si\u00e8cle, ces crit\u00e8res sont au fondement de la composition des \u00e9lites helv\u00e9tiques.Les logiques de r\u00e9seaux s\u2019appuient tout particuli\u00e8rement sur des formes masculines de sociabilit\u00e9 (soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9tudiants, arm\u00e9e, Rotary, etc.). Jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970-80, l\u2019acc\u00e8s des femmes aux positions de pouvoir est tr\u00e8s strictement limit\u00e9, comme l\u2019illustre le tableau 2.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle-2_.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-464\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle-2_.png\" alt=\"Tabelle 2_\" width=\"687\" height=\"213\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle-2_.png 687w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle-2_-300x93.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 687px) 100vw, 687px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es que l\u2019on constate une modeste progression des femmes parmi les \u00e9lites. Celle-ci se manifeste en premier lieu dans la sph\u00e8re politique, apr\u00e8s que les femmes obtiennent en 1971 le droit de vote et d\u2019\u00e9ligibilit\u00e9 au niveau f\u00e9d\u00e9ral. A l\u2019inverse, parmi les \u00e9lites \u00e9conomiques et administratives, o\u00f9 un cercle restreint et ferm\u00e9 d\u2019hommes d\u00e9cide sans transparence ni contr\u00f4le d\u00e9mocratique, la proportion de femmes reste encore tr\u00e8s modeste, avec respectivement 10,0% et 17,9% en 2010. On peut ainsi constater que la force coh\u00e9sive de cette \u00e9lite masculine s\u2019est maintenue pendant longtemps\u00a0; ce n\u2019est que dans la p\u00e9riode r\u00e9cente qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019affaiblir.<br \/>\nEn raison du caract\u00e8re lacunaire des donn\u00e9es sur l\u2019origine sociale (notamment en comparaison europ\u00e9enne), l\u2019origine sociale des \u00e9lites est une dimension moins bien document\u00e9e. Dans l\u2019une des rares \u00e9tudes sur le sujet, Rothb\u00f6ck et al. (1999) ont montr\u00e9 \u00e0 partir de donn\u00e9es du d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 que les p\u00e8res des \u00e9lites politiques et \u00e9conomiques disposaient d\u2019un statut professionnel nettement plus \u00e9lev\u00e9 que l\u2019ensemble de la population et avaient poursuivi des \u00e9tudes plus longues. En ce qui concerne la formation universitaire, elle appara\u00eet au cours du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de plus en plus comme un atout pour acc\u00e9der aux plus hautes sph\u00e8res; une fraction croissante des dirigeants helv\u00e9tiques disposent d\u2019une formation acad\u00e9mique, suivant en cela une tendance touchant l\u2019ensemble de la population. La proportion d\u2019\u00e9lites disposant d\u2019un titre acad\u00e9mique varie cependant fortement d\u2019une sph\u00e8re sociale \u00e0 l\u2019autre (tableau 3).<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_31.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-462\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_31.png\" alt=\"Tabelle_3\" width=\"691\" height=\"249\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_31.png 691w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_31-300x108.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 691px) 100vw, 691px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La proportion d\u2019universitaires est, de longue date, particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9e parmi les hauts fonctionnaires. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est plus r\u00e9cent au sein des \u00e9lites \u00e9conomiques, puisque ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 que plus de 85% d\u2019entre elles d\u00e9tiennent un titre universitaire. La proportion de parlementaires sans titre acad\u00e9mique est au contraire rest\u00e9e assez \u00e9lev\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, les succ\u00e8s \u00e9lectoraux de l\u2019Union d\u00e9mocratique du centre (UDC) ont en effet envoy\u00e9 sous la Coupole f\u00e9d\u00e9rale un nombre croissant de parlementaires sans formation universitaire (39,3% en 1980 contre 64,7% en 2000), \u00e9volution que la forte progression de parlementaires socialistes disposant d\u2019un titre acad\u00e9mique \u2013 54,8% en 1980 et 82,8% en 2000 \u2013 n\u2019a pas suffi \u00e0 contrebalancer (Pilotti et al., 2010).<br \/>\nUn autre principe d\u2019exclusion s\u2019est affirm\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 1920, \u00e0 savoir la nationalit\u00e9. Alors que les dirigeants des grandes entreprises suisses se composent d\u2019une forte proportion d\u2019Allemands au d\u00e9but du si\u00e8cle, une dynamique de \u00ab\u00a0nationalisation\u00a0\u00bb des \u00e9lites s\u2019impose \u00e0 partir des ann\u00e9es 1920 dans la continuit\u00e9 de la politique d\u2019<em>\u00dcberfremdung<\/em> visant \u00e0 limiter la pr\u00e9sence \u00e9trang\u00e8re. Ce changement marque durablement la composition des \u00e9lites \u00e9conomiques et contribue \u00e0 renforcer le r\u00e9seau d\u2019interconnexions entre les conseils d\u2019administration des grandes entreprises, qualifi\u00e9 ult\u00e9rieurement de <em>Filz<\/em> (Wittmann, 2002). Les dirigeants des grandes entreprises suisses sont en effet plus enclins \u00e0 coopter dans leur Conseil d\u2019administration des concitoyens qui, comme nous allons le voir, fr\u00e9quentent les m\u00eames lieux de sociabilit\u00e9 et avec lesquels ils partagent un grand nombre de valeurs.<\/p>\n<h2>Les imbrications des \u00e9lites suisses<\/h2>\n<p>Les \u00e9lites ne s\u2019appuient pas uniquement sur une m\u00eame origine sociale ou un m\u00eame type de formation\u00a0: elles se concertent contin\u00fbment sur leurs id\u00e9es et leurs strat\u00e9gies afin de faire aboutir certaines d\u00e9cisions importantes (Mills, 1956\u00a0; Hartmann, 2007). En tirant parti de leurs caract\u00e9ristiques sociod\u00e9mographiques communes, les \u00e9lites suisses mettent en place durant l\u2019entre-deux-guerres un syst\u00e8me de coordination sophistiqu\u00e9\u00a0: elles allient d\u2019une part une vision du monde et un bagage conceptuel collectifs, favoris\u00e9s par une formation commune, principalement en droit\u00a0; d\u2019autre part, elles cr\u00e9ent et utilisent des lieux de rencontre institutionnels \u00e0 des fins de concertation interpersonnelle. Enfin, certaines personnalit\u00e9s appartiennent souvent simultan\u00e9ment \u00e0 plusieurs sph\u00e8res \u00e9litaires (deux ou plus).<br \/>\nPremi\u00e8rement, ce sont principalement les facult\u00e9s de droit des universit\u00e9s de Zurich et de Berne, et non l\u2019universit\u00e9 de Saint-Gall comme on le suppose souvent aujourd\u2019hui, qui forment les \u00e9lites helv\u00e9tiques. Ces institutions sont le lieu d\u2019\u00e9tudes non seulement des hauts fonctionnaires mais aussi de futurs directeurs de banques et d\u2019un grand nombre de parlementaires. En 1957, par exemple, 22,9% des dirigeants \u00e9conomiques, 30,2% des parlementaires et m\u00eame 36,0% des hauts fonctionnaires d\u00e9tiennent un dipl\u00f4me en droit. Les formations techniques de l\u2019\u00e9cole polytechnique de Zurich (EPFZ), m\u00eame si elles conf\u00e8rent un statut quelque peu inf\u00e9rieur \u00e0 celui des \u00e9tudes en droit, constituent \u00e9galement un lieu de production des \u00e9lites. Les managers de l\u2019industrie des machines en particulier, mais aussi de nombreux hauts fonctionnaires et dirigeants politiques, \u00e9tudient, au cours du second tiers du 20e si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019EPFZ.<br \/>\nUn second volet important de la coordination des \u00e9lites est constitu\u00e9 par les lieux de rencontre institutionnalis\u00e9s, dans lesquels des id\u00e9es peuvent \u00eatre \u00e9chang\u00e9es et discut\u00e9es ou au travers desquels les \u00e9lites peuvent faire connaissance autour d\u2019activit\u00e9s communes. A cet \u00e9gard, l\u2019arm\u00e9e de milice constitue l\u2019une des sp\u00e9cificit\u00e9s helv\u00e9tiques par rapport aux autres pays europ\u00e9ens et l\u2019\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral a longtemps \u00e9t\u00e9 un lieu o\u00f9 se sont c\u00f4toy\u00e9es les \u00e9lites suisses. Philippe de Weck, ancien directeur g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019UBS, souligne en outre que, pour les hommes de sa g\u00e9n\u00e9ration ayant effectu\u00e9 leur service durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale et les deux d\u00e9cennies suivantes marqu\u00e9es par la Guerre froide, l\u2019\u00e9tat-major a jou\u00e9 le r\u00f4le de cours de management (de Weck, 1983\u00a0: 14-5). Il fait \u00e9galement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement, \u00e0 travers une formation commune dans l\u2019arm\u00e9e, d\u2019un style de pens\u00e9e et de direction homog\u00e8ne parmi les \u00e9lites.<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_4.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-461\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_4.png\" alt=\"Tabelle_4\" width=\"696\" height=\"194\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_4.png 696w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_4-300x83.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 696px) 100vw, 696px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La part d\u2019officiers parmi les membres de l\u2019\u00e9lite est \u00e9lev\u00e9e \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es 1930 (Jann, 2003). Les \u00e9lites administratives sont les plus concern\u00e9es par ce ph\u00e9nom\u00e8ne, avec plus de 50% d\u2019officiers parmi leurs membres. Mais les \u00e9lites \u00e9conomiques ou politiques ne sont pas en reste\u00a0: en moyenne 45% des premi\u00e8res ont un grade d\u2019officiers tandis que les grad\u00e9s repr\u00e9sentent 35 \u00e0 42% des secondes. A titre de comparaison, seuls 2% de la population masculine en Suisse a un grade d\u2019officiers en 1980.<br \/>\nTroisi\u00e8mement, le syst\u00e8me politique suisse, caract\u00e9ris\u00e9 par un fonctionnement de milice et une professionnalisation peu d\u00e9velopp\u00e9e, est marqu\u00e9 par la pr\u00e9sence d\u2019individus socialement multipositionn\u00e9s. En 1957 par exemple, \u00e0 l\u2019apog\u00e9e du syst\u00e8me de production et de reproduction des \u00e9lites, 43% des parlementaires (105 personnes sur 242) si\u00e8gent \u00e9galement dans au moins une, fr\u00e9quemment plusieurs, commissions extraparlementaires. Par ailleurs, 19,5% d\u2019entre eux (47 pers.) d\u00e9tiennent un mandat dans le conseil d\u2019administration de l\u2019une des 110 plus grandes entreprises suisses et 8,5% (20 pers.) sont membres du comit\u00e9 directeur de l\u2019une des sept organisations d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques les plus importantes. R\u00e9ciproquement, 11% des top managers (24 personnes sur 215) si\u00e8gent au Parlement ou au sein d\u2019un gouvernement cantonal, 27% sont dans le comit\u00e9 directeur d\u2019une organisation d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomique et 44% (95 pers.) si\u00e8gent dans une commission extraparlementaire, participant ainsi de fa\u00e7on souvent d\u00e9cisive \u00e0 la phase pr\u00e9-parlementaire du processus de d\u00e9cision \u2013 phase cruciale, mais d\u00e9nu\u00e9e de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique.<br \/>\nOutre la coordination <em>entre<\/em> les sph\u00e8res politique, \u00e9conomique et administrative, la concertation <em>\u00e0 l\u2019interne<\/em> des \u00e9lites \u00e9conomiques a elle aussi une grande importance. Les organisations d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomiques, fond\u00e9es au tournant du si\u00e8cle, deviennent plus fortement int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 la politique \u00e9conomique durant l\u2019entre-deux-guerres (Eichenberger &amp; Mach, 2011). Les dirigeants \u00e9conomiques, fr\u00e9quemment membres du comit\u00e9 directeur de ces organisations, entretiennent alors des liens \u00e9troits avec l\u2019administration f\u00e9d\u00e9rale et sont consult\u00e9s sur toutes les questions centrales relatives \u00e0 la politique \u00e9conomique helv\u00e9tique. Ils constituent de ce fait des acteurs centraux de la d\u00e9mocratie semi-directe helv\u00e9tique.<br \/>\nPar ailleurs, apr\u00e8s la Premi\u00e8re Guerre mondiale, des r\u00e9seaux inter-firmes \u00e9mergent, puis se consolident au travers des personnes si\u00e9geant simultan\u00e9ment dans le conseil d\u2019administration de plusieurs entreprises. Ces r\u00e9seaux, qui reposent en grande partie sur des liens tr\u00e8s forts entre les secteurs bancaire et industriel, permettent aux entreprises de s\u2019\u00e9changer des informations, d\u2019\u00e9laborer des strat\u00e9gies communes et de r\u00e9soudre leurs diff\u00e9rends sans ing\u00e9rence \u00e9tatique. Ils se densifient consid\u00e9rablement durant les deux premiers tiers du 20e si\u00e8cle (Ginalski et al., 2015).<\/p>\n<p><strong>Figure 1: Le r\u00e9seau des 110 plus grandes entreprises suisses en 1957<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Graphik-1.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-350 size-full\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Graphik-1-e1434636091732.png\" alt=\"Graphik 1\" width=\"900\" height=\"602\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>L\u00e9gende:<\/strong> une ligne grise fait le lien entre deux entreprises lorsque celles-ci ont au moins un membre de conseil d\u2019administration en commun ; plus la ligne est \u00e9paisse, plus le nombre de membres en commun est important. Points gris clair : les banques ; points blancs : les autres entreprises ; la taille des points exprime leur centralit\u00e9 (nombre de liens) dans le r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Le nombre d\u2019entreprises interreli\u00e9es se maintient \u00e0 un haut niveau des ann\u00e9es 1930 aux ann\u00e9es 1980. Ainsi, 20 \u00e0 25% des membres des organes dirigeants (conseils d\u2019administration et direction g\u00e9n\u00e9rale) des 110 plus grandes entreprises si\u00e9geaient dans au moins deux entreprises diff\u00e9rentes, et entre 7 et 10% d\u2019entre eux si\u00e9geaient dans le conseil d\u2019administration de trois entreprises ou plus. D\u2019\u00e9minents banquiers tels que Fritz Richner ou Robert Holzach d\u00e9tenaient m\u00eame, respectivement en 1957 et 1980, jusqu\u2019\u00e0 dix mandats.<\/p>\n<h2><\/h2>\n<h2>L\u2019\u00e9rosion des r\u00e9seaux sous la pression \u00e9conomique<\/h2>\n<p>Les premi\u00e8res fissures dans la structure des \u00e9lites suisses interviennent \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et touchent d\u2019abord le champ \u00e9conomique. Les nouveaux principes de management, la financiarisation de l\u2019\u00e9conomie mondiale ainsi que le processus d\u2019europ\u00e9anisation modifient en profondeur la composition des \u00e9lites \u00e9conomiques helv\u00e9tiques et conduisent \u00e0 une \u00e9rosion des interconnexions entre les \u00e9lites \u00e9conomiques, politiques et administratives.<br \/>\nStimul\u00e9es par l\u2019approche anglo-saxonne favorisant la cr\u00e9ation de valeur actionnariale (\u00ab\u00a0Shareholder Value\u00a0\u00bb) et les opportunit\u00e9s d\u2019un march\u00e9 financier lib\u00e9ralis\u00e9, les entreprises engagent des modifications radicales de leur mode de fonctionnement. Les entreprises industrielles d\u00e9laissent notamment le financement bas\u00e9 sur le cr\u00e9dit et se tournent de plus en plus vers les march\u00e9s financiers. Quant aux grandes banques, elles renforcent leurs activit\u00e9s d\u2019<em>investment banking<\/em> li\u00e9es \u00e0 l\u2019essor des march\u00e9s boursiers et r\u00e9duisent leurs activit\u00e9s traditionnelles de cr\u00e9dit.D\u00e8s lors, les liens entre banques et industries, qui avaient jusqu\u2019alors constitu\u00e9 la cl\u00e9 de voute du r\u00e9seau interfirmes, diminuent fortement \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990. Les liens entre les firmes industrielles deviennent \u00e9galement moins nombreux et, en 2010, il est devenu beaucoup plus rare pour un dirigeant d\u2019entreprise de si\u00e9ger simultan\u00e9ment dans plusieurs conseils d\u2019administration. Alors que les entreprises isol\u00e9es (c\u2019est-\u00e0-dire li\u00e9es \u00e0 aucune autre firme du r\u00e9seau) ne repr\u00e9sentent que 6% de l\u2019\u00e9chantillon en 1980 (David et al., 2015\u00a0; Ginalski et al., 2015), pr\u00e8s d\u2019un quart des 110 plus grandes entreprises n\u2019a, en 2010, plus aucun lien avec d\u2019autres entreprises au travers de leur conseil d\u2019administration. Cette forte \u00e9rosion du r\u00e9seau est clairement illustr\u00e9e dans la figure 2.<\/p>\n<p><strong>Figure 2: Le r\u00e9seau des 110 plus grandes entreprises suisses en 2010<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Graphik-2.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-351 size-full\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Graphik-2.png\" alt=\"Graphik 2\" width=\"981\" height=\"521\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>L\u00e9gende:<\/strong> une ligne grise fait le lien entre deux entreprises lorsque celles-ci ont au moins un membre de conseil d\u2019administration en commun ; plus la ligne est \u00e9paisse, plus le nombre de membres en commun est important. Points gris clair : les banques ; points blancs : les autres entreprises ; la taille des points exprime leur centralit\u00e9 (nombre de liens) dans le r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Par ailleurs, l\u2019\u00e9conomie suisse s\u2019est largement internationalis\u00e9e entre 1980 et 2010, notamment en raison de l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne. Cette \u00e9volution se refl\u00e8te sur le profil des dirigeants des entreprises qui se sont <em>europ\u00e9anis\u00e9s <\/em>jusqu\u2019en 2000<em>, <\/em>puis \u00e9galement <em>globalis\u00e9s<\/em>. En 2010, seulement deux tiers des top managers des 110 plus grandes entreprises helv\u00e9tiques sont encore de nationalit\u00e9 suisse [1] (cf. tableau 5). Les multinationales dominantes \u2013 Novartis, ABB, Nestl\u00e9, Cr\u00e9dit Suisse ou UBS \u2013 sont dirig\u00e9es exclusivement par des \u00ab\u00a0managers globalis\u00e9s\u00a0\u00bb. La formation et le profil de carri\u00e8re de ces cadres se distinguent parfois nettement de ceux des anciennes \u00e9lites \u00e9conomiques suisses\u00a0: ils restent souvent \u00e9loign\u00e9s \u2013 ou ne cherchent pas \u00e0 s\u2019y int\u00e9grer \u2013 des lieux d\u2019\u00e9changes traditionnels des \u00e9lites suisses, dans lesquels la nationalit\u00e9 et la cooptation jouent un r\u00f4le important.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_52.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-469\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_52.png\" alt=\"Tabelle_5\" width=\"691\" height=\"227\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_52.png 691w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_52-300x98.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 691px) 100vw, 691px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Si des diff\u00e9rences apparaissent parmi les \u00e9lites \u00e9conomiques, le foss\u00e9 qui s\u00e9pare les \u00e9lites des diff\u00e9rentes sph\u00e8res sociales est encore plus important\u00a0: les \u00e9lites \u00e9conomiques, orient\u00e9es vers l\u2019international, se distinguent largement des \u00e9lites administratives et politiques, qui restent ancr\u00e9es au niveau national. C\u2019est notamment li\u00e9 au fait que l\u2019agenda politique commence \u00e0 \u00eatre influenc\u00e9 par la politique explicitement nationaliste de l\u2019UDC, devenu le plus grand parti politique de Suisse.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_61.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-459\" src=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_61.png\" alt=\"Tabelle_6\" width=\"689\" height=\"210\" srcset=\"https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_61.png 689w, https:\/\/www.socialchangeswitzerland.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Tabelle_61-300x91.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 689px) 100vw, 689px\" \/><\/a><\/p>\n<p>En 2010, seuls 3,4% de tous les membres des conseils d\u2019administration des 110 plus grandes entreprises (c\u2019est-\u00e0-dire 28 d\u2019entre eux) si\u00e8gent sous la Coupole f\u00e9d\u00e9rale, alors qu\u2019ils \u00e9taient encore presque 11% (91) trente ans plus t\u00f4t. De m\u00eame, la participation \u00e0 des commissions extraparlementaires se r\u00e9duit rapidement parmi les dirigeants des grandes entreprises helv\u00e9tiques. Les mandats \u00e0 la t\u00eate des organisations \u00e9conomiques sont les seuls qui restent encore convoit\u00e9s par ces derniers.<br \/>\nL\u2019affaiblissement de la coh\u00e9sion des \u00e9lites ne peut cependant pas \u00eatre attribu\u00e9e uniquement \u00e0 la part croissante des dirigeants \u00e9conomiques \u00e9trangers. En effet, le profil des top managers suisses se transforme \u00e9galement au cours du processus d\u2019internationalisation\u00a0: ceux-ci deviennent eux-m\u00eames (encore) plus internationalis\u00e9s (formations \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment MBA, et exp\u00e9riences internationales) et n\u2019utilisent plus que sporadiquement les anciens lieux de rencontre des \u00e9lites helv\u00e9tiques. Par ailleurs, le profil des \u00e9lites politiques et administratives se modifie aussi quelque peu. Ainsi, les hauts fonctionnaires suisses ne sont plus que 42% \u00e0 \u00eatre grad\u00e9s \u00e0 l\u2019arm\u00e9e en 2010, alors qu\u2019ils \u00e9taient encore plus de 60% en 1957 ou en 1980. Parall\u00e8lement, le droit perd de son importance en tant que lien intellectuel parmi les \u00e9lites helv\u00e9tiques. En 1980, 44% des \u00e9lites administratives et 29,5% des \u00e9lites \u00e9conomiques avaient une formation en droit\u00a0; cette proportion se r\u00e9duit \u00e0 respectivement 31,5% et environ 15% en 2010.<\/p>\n<h2><\/h2>\n<h2>Conclusion: quelles nouvelles fractions d\u2019\u00e9lites acc\u00e8dent au pouvoir?<\/h2>\n<p>Alors qu\u2019un dense r\u00e9seau \u00e9merge durant l\u2019entre-deux-guerres parmi les \u00e9lites suisses et se consolide au cours des Trente Glorieuses, celui-ci d\u00e9cline consid\u00e9rablement dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, les \u00e9lites des principales sph\u00e8res sociales suivant alors un processus de \u00ab\u00a0d\u00e9concentration\u00a0\u00bb. Les membres du Parlement helv\u00e9tique se consacrent \u00e0 plein temps \u00e0 leur mandat politique, les directeurs d\u2019entreprises se d\u00e9finissent uniquement comme des managers et le fait d\u2019entretenir des relations avec les acteurs d\u2019autres sph\u00e8res ne fait plus partie de leurs priorit\u00e9s \u2013 en tout cas plus au niveau suisse.<br \/>\nLa p\u00e9riode actuelle peut \u00eatre qualifi\u00e9e de transitoire. Les anciennes structures ont disparu, sans que de nouvelles ne les aient d\u00e9j\u00e0 remplac\u00e9es. Dans ces phases de transition, il n\u2019est pas rare que des conflits \u00e9clatent entre les \u00e9lites en place et les \u00e9lites \u00e9mergentes et la situation devient impr\u00e9visible (Daum et al., 2014). Qui pr\u00e9tend alors au pouvoir dans les ar\u00e8nes politique et \u00e9conomique\u00a0? Dans la sph\u00e8re politique, le Parlement a gagn\u00e9 en importance et les d\u00e9bats sont devenus beaucoup plus conflictuels (Sciarini, 2014). Certains membres pr\u00e9\u00e9minents de l\u2019UDC ont su s\u2019imposer et ont contribu\u00e9 au d\u00e9clin du Parti lib\u00e9ral-radical (PLR), parti embl\u00e9matique de l\u2019ancien \u00ab\u00a0Filz\u00a0\u00bb. Au sein de la sph\u00e8re \u00e9conomique, la dynamique est tr\u00e8s diff\u00e9rente\u00a0: des managers dont le profil s\u2019est globalis\u00e9 dans le courant des ann\u00e9es 2000 se sont \u00e9tablis \u00e0 la t\u00eate des grandes entreprises, en particulier dans les multinationales (Joe Jimenez, Joe Hogan, Oswald Gr\u00fcbel, Brady Dougan ou Tidjane Thiam en sont des exemples). Ces managers construisent leur carri\u00e8re au travers de leur internationalit\u00e9 et leur rapport \u00e0 la Suisse reste relativement superficiel. Les nouvelles \u00e9lites politiques et \u00e9conomiques se sont fortement diff\u00e9renci\u00e9es et semblent \u00e9voluer dans des univers distincts. On trouve d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les nationalistes de l\u2019UDC, aussi bien anti-\u00e9trangers qu\u2019anti-universitaires, et de l\u2019autre les top managers hyper-globalis\u00e9s et cosmopolites, form\u00e9s dans les business schools les plus r\u00e9put\u00e9es au monde.<br \/>\nCe serait cependant une erreur de s\u2019en tenir \u00e0 cette dichotomie quelque peu r\u00e9ductrice et de d\u00e9finir trop strictement une coalition de vainqueurs. Premi\u00e8rement, une fraction que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019acad\u00e9mique appara\u00eet au sein de l\u2019UDC, qui tient des positions originales concernant les questions d\u2019internationalisation, ne ressemblant en rien aux positionnements traditionnels de ce parti. Hans Geiger, Roger K\u00f6ppel, Thomas Matter, et m\u00eame Christoph Blocher combattent l\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne, mais pas l\u2019internationalisation en soi. Ils d\u00e9fendent au contraire une forte globalisation, \u00e0 condition que l\u2019ind\u00e9pendance de la Suisse soit garantie et que les flots d\u2019immigrants soient rigoureusement limit\u00e9s. Plut\u00f4t que de s\u2019associer au projet europ\u00e9en, ils aspirent \u00e0 un renforcement cibl\u00e9 des relations avec la Chine ou les Etats-Unis. Deuxi\u00e8mement, on ne peut exclure que les hauts dirigeants \u00e9conomiques, dans un futur proche, retrouvent une assise nationale et cherchent \u00e0 nouveau un rapport plus \u00e9troit avec les sph\u00e8res politique et administrative helv\u00e9tiques. N\u2019interpr\u00e9tons pas trop h\u00e2tivement les d\u00e9veloppements actuels sans analyse empirique et statistique approfondie. Il nous semble n\u00e9anmoins clair que la recherche \u00e0 venir sur les \u00e9lites suisses doit s\u2019int\u00e9resser pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ces fractions triomphantes et aux relations qu\u2019elles entretiennent entre elles. En effet, pourquoi les nouvelles \u00e9lites au pouvoir ne chercheraient-elles pas \u00e0 stabiliser et d\u00e9fendre leur influence au travers de nouvelles forces coh\u00e9sives\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1]Si l\u2019on consid\u00e8re les 30 plus importantes entreprises cot\u00e9es en bourse en 2010, ce sont m\u00eame 64% des membres de direction qui sont de nationalit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re. C\u2019est, en comparaison internationale, un taux extr\u00eamement \u00e9lev\u00e9: la France atteint 23%, l\u2019Allemagne 27%, et la Grande-Bretagne, qui s\u2019approche le plus du cas de la Suisse, 51% d\u2019\u00e9trangers.<\/p>\n<h2><\/h2>\n<h2>Annexe<\/h2>\n<p><strong>Base de donn\u00e9es sur les \u00e9lites suisses<\/strong><\/p>\n<p>Cette contribution s\u2019appuie sur une vaste base de donn\u00e9es sur les \u00e9lites suisses au 20e si\u00e8cle, qui comprend plus de 20&#8217;000 individus. Le recensement des membres de l\u2019\u00e9lite s\u2019effectue sur la base de la position institutionnelle dans la sph\u00e8re \u00e9conomique, politique et administrative. Les donn\u00e9es proviennent d\u2019une multitude de sources tant historiques qu\u2019actuelles\u00a0: outre le Dictionnaire historique de la Suisse, nous faisons usage, entre autres, de plusieurs dictionnaires biographiques, des rapports annuels des entreprises, du site internet du Parlement helv\u00e9tique ainsi que de diverses biblioth\u00e8ques et archives. Pour couvrir l\u2019ensemble du 20e si\u00e8cle, nous avons s\u00e9lectionn\u00e9 l\u2019\u00e9lite de ces trois sph\u00e8res, selon leur fonction, \u00e0 six dates diff\u00e9rentes: 1910, 1937, 1957, 1980, 2000 et 2010. Les cinq premi\u00e8res dates d\u00e9coulent de la disponibilit\u00e9 des donn\u00e9es et couvrent, avec des \u00e9carts d\u2019environ 20 ans, toute la p\u00e9riode \u00e9tudi\u00e9e. Les donn\u00e9es pour 2010 ont \u00e9t\u00e9 actualis\u00e9es de mani\u00e8re additionnelle.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chantillon complet, pour ce qui est des \u00e9lites politiques, se compose pour chaque date des sept Conseillers f\u00e9d\u00e9raux, des membres de l\u2019Assembl\u00e9e f\u00e9d\u00e9rale (c\u2019est-\u00e0-dire du Conseil national et du Conseil des Etats), des membres des 26 gouvernements cantonaux et des membres du comit\u00e9 des partis gouvernementaux (PDC, PRL, PS et UDC). L\u2019\u00e9chantillon des \u00e9lites \u00e9conomiques est constitu\u00e9 des pr\u00e9sidents de conseil d\u2019administration, des CEOs et, dans certains cas, \u00e9galement des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s du conseil d\u2019administration des 110 plus grandes entreprises suisses. Ces derni\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9es sur la base de leur nombre d\u2019employ\u00e9s, de leur chiffre d\u2019affaires et de leur capitalisation boursi\u00e8re. De plus, nous avons r\u00e9colt\u00e9 des informations sur tous les membres du comit\u00e9 directeur des sept organisations d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques les plus importantes\u00a0: l\u2019Association suisse des banquiers (ASB), Economiesuisse, l\u2019Union patronale suisse (UPS), l\u2019Union suisse des arts et m\u00e9tiers (USAM), l\u2019Union suisse des paysans (USP), l\u2019Union syndicale suisse (USS) et la Conf\u00e9d\u00e9ration des syndicats chr\u00e9tiens de Suisse (CSCS). Les \u00e9lites administratives comprennent les chanceliers et vice-chanceliers de la Conf\u00e9d\u00e9ration, les secr\u00e9taires g\u00e9n\u00e9raux des d\u00e9partements f\u00e9d\u00e9raux et leurs adjoints, les directeurs des offices f\u00e9d\u00e9raux ainsi que les directeurs de la Banque nationale suisse et les juges f\u00e9d\u00e9raux. En outre, nous disposons, pour toutes les dates de l\u2019\u00e9chantillon, de donn\u00e9es sur les membres de commissions extraparlementaires.<\/p>\n<p>Les donn\u00e9es biographiques r\u00e9colt\u00e9es pour toutes ces personnes sont diverses. Dans le cadre de cet article, nous utilisons en particulier le sexe, le niveau d\u2019\u00e9duction (sans formation universitaire, licence ou ma\u00eetrise, doctorat), la nationalit\u00e9 (Suisse, Europe, autres pays) et le grade militaire (nous distinguons les membres de l\u2019\u00e9lite qui ont un grade d\u2019officier de ceux qui n\u2019en n\u2019ont pas). En outre, nous \u00e9laborons des variables li\u00e9es \u00e0 l\u2019appartenance \u00e0 diff\u00e9rentes instances\u00a0: conseils d\u2019administration, commissions extraparlementaires, Parlement ou comit\u00e9 des organisations \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Une partie de la base de donn\u00e9es est librement accessible\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.unil.ch\/obelis\">http:\/\/www.unil.ch\/obelis<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction : des \u00e9lites moins pr\u00e9visibles? Le d\u00e9veloppement de l\u2019Etat f\u00e9d\u00e9ral en Suisse s\u2019est largement appuy\u00e9 sur la collaboration fructueuse des \u00e9lites des diff\u00e9rentes sous-cultures et sph\u00e8res sociales. C\u2019est ainsi que certains observateurs interpr\u00e8tent le succ\u00e8s helv\u00e9tique au cours de ces deux derniers si\u00e8cles (Katzenstein 1985). 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