Le rattrapage des jeunes femmes sur le marché du travail suisse : cohortes nées entre 1960 et 1998
Oesch, D. & Lipps, O. (2026). Le rattrapage des jeunes femmes sur le marché du travail suisse : cohortes nées entre 1960 et 1998. Social Change in Switzerland, n° 45. doi : 10.22019/SC-2026-00005
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Résumé
L’expansion de l’éducation a inversé le rapport entre les sexes en matière de formation : en 2025, en Suisse, les jeunes femmes étaient plus nombreuses que les jeunes hommes à détenir un diplôme de l’enseignement supérieur. Cette avance se répercute-t-elle également sur le marché du travail ? À partir des enquêtes suisses sur la population active de 1991 à 2024, nous comparons les hommes et les femmes âgés de 25 à 34 ans nés entre 1960 et 1998. D’une cohorte à l’autre, les écarts entre les sexes se réduisent progressivement : l’écart en matière de taux d’emploi est passé d’environ 22 points de pour-centage pour la cohorte de 1965 à quelques points pour celle de 1995 ; celui concernant le temps de travail est passé de 17 à moins de quatre heures hebdomadaires ; et le potentiel salarial des professions a augmenté plus rapidement chez les femmes que chez les hommes. C’est au niveau du revenu profession-nel total, y compris les revenus nuls des personnes inactives, que cette évolution est la plus marquée : l’écart entre jeunes femmes et jeunes hommes est passé de 55 % à 14 %. Par rapport à la France, à la Suède ou aux États-Unis, la Suisse présentait l’écart de revenus le plus important pour la cohorte de 1965, mais elle affiche désormais l’écart le plus faible pour celle de 1995. Le retard qui subsiste s’explique principalement par la parentalité : chez les personnes sans enfants, l’écart est presque com-blé, mais les jeunes mères continuent de gagner nettement moins que les jeunes pères. Toutefois, l’écart s’est également réduit entre les mères et les pères. Le rattrapage des jeunes femmes se poursuit à un rythme soutenu.
Copyright
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Introduction
Jusqu’à la fin du XXe siècle, dans la plupart des pays occidentaux, les jeunes hommes étaient plus nombreux que les jeunes femmes à détenir un diplôme de l’enseignement supérieur. Aujourd’hui, c’est l’inverse – non seulement en Suisse, mais dans l’ensemble des 38 pays de l’OCDE (OCDE 2024a). Ce renversement de l’avantage éducatif a surpris beaucoup d’observateurs : «Personne n’avait prédit que les femmes dépasseraient les hommes aussi rapidement, aussi largement et de manière aussi uniforme à travers le monde» (Reeves 2022 : 13, notre traduction).
Aussi impressionnants que soient les progrès des femmes en matière d’éducation, ils ne semblent se répercuter que de manière limitée sur le marché du travail. Dans tous les pays de l’OCDE, les femmes travaillent moins d’heures, occupent moins souvent des emplois bien rémunérés et gagnent moins que les hommes (OCDE 2018). De nombreux chercheurs en concluent que la progression vers l’égalité sur le marché du travail est au point mort (Jaspers et al. 2022). Ce diagnostic provient toutefois en grande partie des États-Unis (England et al. 2020) – et il est surprenant au vu des progrès féminins en matière de formation. La plupart des salariés recherchent des emplois dans lesquels leur formation leur rapporte le plus possible, et les employeurs sélectionnent les candidats les plus productifs – la productivité dépendant fortement de la formation (Becker 1994). Les jeunes femmes devraient donc rattraper leur retard par rapport aux jeunes hommes.
La question de savoir dans quelle mesure cela s’applique à la Suisse reste ouverte. Une grande partie des jeunes suit un apprentissage dans des filières fortement ségréguées selon le sexe (Kriesi et Imdorf 2019). Sur le marché du travail, les femmes exercent plus souvent une activité professionnelle que dans la plupart des autres pays européens, mais elles travaillent aussi plus souvent à temps partiel. Plusieurs institutions favorisent ce schéma. Contrairement aux États membres de l’UE, la Suisse ne connaît ni congé parental partageable ni mois réservés aux pères. L’accueil extrafamilial des enfants est coûteux et reste peu développé dans de nombreuses régions, en particulier en ce qui concerne les écoles à journée continue (Gromada et Richardson 2021). En conséquence, la Suisse est souvent décrite comme un pays à la traîne en matière de politique d’égalité (Engeli 2023).
À cela s’ajoute que le renversement de l’avantage éducatif s’est produit plus tardivement en Suisse que dans la plupart des pays de l’OCDE. Jusqu’au début des années 2010, les femmes âgées de 25 à 34 ans étaient encore moins nombreuses que les hommes à détenir un diplôme de l’enseignement supérieur (université, haute école spécialisée ou formation professionnelle supérieure). Par la suite, en l’espace de quelques années, les jeunes femmes ont non seulement rattrapé, mais dépassé les jeunes hommes. En 2025, 54 % des jeunes femmes, contre seulement 48 % des jeunes hommes, étaient titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur (OFS 2026a). Notre article cherche à déterminer si ce processus de rattrapage se répercute également sur le marché du travail. Pour ce faire, nous examinons comment les différences entre les jeunes femmes et les jeunes hommes en matière d’activité professionnelle, de temps de travail, de statut professionnel et de revenu du travail ont évolué au fil des cohortes de naissance.
Plusieurs facteurs contribuent à l’inégalité entre les sexes sur le marché du travail : la ségrégation dans les filières de formation (Kriesi et Imdorf 2019), la répartition inégale des hommes et des femmes entre les professions (Murphy et Oesch 2016) ainsi que la discrimination (Auspurg et al. 2017 ; Combet et Oesch 2019). Cependant, au cours des dernières décennies, la parentalité est devenue la cause principale et explique aujourd’hui plus des deux tiers de l’écart de revenus entre les sexes en Europe et aux États-Unis (Kleven et al. 2025). Afin d’observer l’influence de la formation avant que les enfants ne façonnent différemment les carrières des hommes et des femmes, notre étude se concentre sur le début de la vie active, c’est-à-dire sur la tranche d’âge des 25-34 ans. À ce stade de leur carrière, une grande partie des femmes et des hommes n’ont pas encore d’enfants : depuis 2010, l’âge moyen des mères à la naissance de leur premier enfant est supérieur à 30 ans (OFS 2026b). De plus, c’est en début de vie active que la formation formelle joue le rôle le plus important. Avec l’âge, l’expérience professionnelle prend le dessus (Triventi et al. 2015).
La plupart des études qui examinent l’évolution dans le temps comparent les hommes et les femmes d’une année civile à l’autre, toutes tranches d’âge confondues. Or, l’expansion de l’éducation n’a pas touché toutes les femmes en même temps, mais s’est opérée de génération en génération. En Suisse, les hommes plus âgés ont en moyenne un niveau de formation plus élevé que les femmes plus âgées, tandis que chez les plus jeunes, c’est l’inverse. Les études qui regroupent toutes les tranches d’âge mélangent des cohortes présentant des profils de formation opposés et noient ainsi dans la moyenne les progrès réalisés par les jeunes femmes. C’est ce que montrent Campbell et Pearlman (2013) pour les États-Unis : la réduction de l’écart salarial entre les sexes entre 1975 et 2009 y était presque exclusivement due à l’arrivée sur le marché du travail de cohortes de femmes plus jeunes et mieux formées. Pour observer ce processus de rattrapage, il faut donc comparer les cohortes – comme nous le faisons pour les personnes nées entre 1960 et 1998. À l’aide de données provenant de quatre autres pays occidentaux, nous situons la Suisse dans un contexte international.
Nos résultats contredisent la thèse de la stagnation. Les jeunes cohortes de femmes rattrapent progressivement leur retard par rapport aux hommes du même âge en matière d’activité professionnelle, de temps de travail, de statut professionnel et de revenus du travail. C’est chez les personnes sans enfants que le rattrapage est le plus marqué. Chez les parents, l’écart se réduit également, mais reste important. Cette évolution rapide ressort aussi de la comparaison internationale et remet en question l’image d’une Suisse à la traîne.
Données et méthode
Notre analyse repose sur l’Enquête suisse sur la population active (ESPA) de l’Office fédéral de la statistique (OFS), qui est représentative de la population résidante permanente de la Suisse. Nous regroupons les 34 années d’enquête, de 1991 à 2024, et obtenons un échantillon de 218’770 hommes et femmes âgés de 25 à 34 ans, nés entre 1960 et 1998. Nous répliquons l’analyse des revenus professionnels à l’aide d’une deuxième base de données, le Panel suisse de ménages (PSM, 1999–2024). Pour la comparaison internationale, nous utilisons des données sur les revenus professionnels pour la France (Enquête Emploi 1990–2023), la Suède (registres fiscaux 1980–2021), le Royaume-Uni (Labour Force Survey 1993–2024) et les États-Unis (Current Population Survey 1962–2024).
Nous examinons quatre indicateurs de réussite sur le marché du travail :
(i) Taux d’emploi : nous établissons une distinction binaire entre l’activité rémunérée (en tant que salarié, employeur ou travailleur indépendant) et le chômage ou l’inactivité.
(ii) Temps de travail : nous mesurons le temps de travail hebdomadaire de toutes les personnes âgées de 25 à 34 ans et attribuons zéro heure aux inactifs.
(iii) Potentiel salarial de la profession : nous le mesurons à l’aide de l’indicateur « Occupational Earning Potential » (OEP), qui exprime le revenu médian d’une profession sous forme de centile de la distribution globale des revenus (Oesch et al. 2026).[1] Étant donné que l’OEP ne peut être attribué qu’aux personnes ayant indiqué une profession, cette sous-analyse se limite aux personnes actives.
(iv) Revenu professionnel total : au lieu du salaire horaire ou du salaire mensuel standardisé, nous prenons en compte le revenu professionnel brut perçu, y compris les revenus nuls des personnes inactives et les revenus provenant de petits emplois à temps partiel. Cette mesure synthétise en un seul chiffre les différences en matière de participation à la vie active, de temps de travail et de salaire horaire. Elle donne ainsi une image plus complète de l’écart entre les sexes que l’écart salarial conventionnel, qui exclut les personnes inactives et néglige ainsi la sélection liée au genre dans la participation à l’emploi (Olivetti et Petrongolo 2016). À titre de comparaison, nous montrons toutefois également comment l’écart de salaire horaire des seules personnes actives a évolué au fil des cohortes. Tous les revenus sont corrigés de l’inflation.
Pour chacun des quatre indicateurs, nous estimons une régression linéaire à l’aide de trois variables explicatives : le sexe, l’année de naissance (une variable de type « dummy » pour chaque année de naissance, de 1960 à 1998) et l’interaction entre le sexe et l’année de naissance. La seule variable de contrôle que nous prenons en compte est l’âge. Le terme d’interaction est déterminant : il montre comment l’écart entre les hommes et les femmes évolue selon les cohortes. Nous présentons tous les résultats sous forme graphique en tant que valeurs prédites (predictive margins). Une discussion plus détaillée de notre méthode figure dans Lipps et al. (2026).
Nous avons délibérément choisi de ne pas inclure les enfants comme variable explicative dans le modèle, car le moment et le nombre des naissances dépendent eux-mêmes des perspectives de formation et d’emploi des jeunes femmes et des jeunes hommes. Ils constituent donc davantage une conséquence qu’une cause de l’évolution au fil des cohortes de naissance. Dans des analyses complémentaires, nous présentons toutefois l’écart de revenus séparément pour les personnes avec et sans enfants.
Résultats
Dans un premier temps, nous comparons la participation à la vie active entre les cohortes de naissance (figure 1, à gauche). Dans la cohorte de naissance de 1965, le taux d’emploi des jeunes femmes en Suisse était inférieur d’environ 22 points de pourcentage à celui des jeunes hommes : un peu moins de 75 % contre plus de 90 %. Dans les cohortes suivantes, le taux d’emploi des femmes a augmenté de manière continue pour atteindre un peu plus de 85 % dans la cohorte de 1995. Dans le même temps, celui des jeunes hommes a reculé de 5 points de pourcentage. L’écart entre les sexes en matière de participation à la vie active s’est ainsi presque entièrement comblé.
Toutefois, les taux d’emploi surestiment la convergence entre les sexes, car les femmes travaillent plus souvent à temps partiel. Cela vaut en particulier pour la Suisse, qui affiche, après les Pays-Bas, le deuxième taux de travail à temps partiel des femmes le plus élevé de tous les pays de l’OCDE (OCDE 2024b). C’est pourquoi nous utilisons dans la figure 1 (à droite) le nombre d’heures de travail – y compris zéro heure pour les personnes inactives – comme mesure plus précise de la participation à la vie active. La durée hebdomadaire du travail des jeunes hommes a diminué, passant d’environ 40 à 35 heures entre les cohortes de 1965 et de 1995. Dans le même temps, la durée hebdomadaire de travail des jeunes femmes est passée d’environ 23 à 31 heures. L’écart s’est ainsi réduit, passant de 17 à moins de quatre heures.
Figure 1 : Taux d’emploi (à gauche) et nombre d’heures de travail hebdomadaires (à droite) en Suisse, chez les 25-34 ans, selon l’année de naissance
Données : ESPA 1991–2024.
Remarque : les cohortes situées aux extrémités ne sont pas observées à tous les âges : les lignes transparentes reposent sur deux à neuf des dix âges compris entre 25 et 34 ans, tandis que les lignes opaques reposent sur l’ensemble des dix âges.
Dans la figure 2, nous passons de la quantité à la qualité du travail et montrons comment le potentiel salarial des professions exercées (Occupational Earning Potential, OEP) des jeunes hommes et femmes a évolué d’une cohorte à l’autre. Pour la cohorte née en 1965, l’OEP des hommes s’élevait à 50 et correspondait donc exactement à la médiane de l’ensemble de la population active. Chez les femmes, il s’élevait à 41 : elles exerçaient donc des professions dont le salaire médian dépassait celui de 41 % de la population active. Depuis lors, la situation professionnelle des jeunes femmes n’a cessé de s’améliorer, mais les jeunes hommes ont eux aussi bénéficié de la revalorisation de la structure professionnelle : pour la cohorte née en 1995, leur OEP s’élevait à 55, contre 50 pour les femmes. L’écart entre les sexes s’est ainsi réduit de 9 à 5.7 points de centile entre les cohortes de 1965 et 1995. Contrairement à ce qui se passe pour la participation à l’emploi et le temps de travail, ce rapprochement ne repose pas sur un recul chez les hommes, mais sur le fait que les femmes progressent plus rapidement.
Figure 2 : Potentiel salarial des professions exercées (échelle OEP), personnes âgées de 25 à 34 ans, par année de naissance

Données : ESPA 1991–2024.
Les différences en matière d’activité professionnelle, de temps de travail et de profession peuvent être résumées en un seul indicateur : le revenu professionnel total des jeunes hommes et des jeunes femmes (figure 3, à gauche).[2] Dans la cohorte née en 1965, le revenu professionnel des jeunes femmes en Suisse n’atteignait même pas la moitié de celui des jeunes hommes. Portés par la hausse de la participation des femmes au marché du travail, leurs revenus ont progressé de manière continue dans les cohortes suivantes pour atteindre un indice de 78 dans la cohorte née en 1995, tandis que ceux des hommes ont reculé à un indice de 90, parallèlement à la diminution du temps de travail. L’écart de revenus entre les sexes s’est ainsi réduit de 55 % à 14 %. Ce rapprochement se poursuit et a été particulièrement rapide pour les deux dernières cohortes, nées en 1997 et 1998, que nous n’observons toutefois qu’entre 25 et 27 ans.[3]
La figure 3 (à droite) présente, à titre de comparaison, le salaire horaire des personnes actives âgées de 25 à 34 ans. Cet indicateur, standardisé en fonction du temps de travail, montre lui aussi un rapprochement d’une cohorte à l’autre : l’écart est passé de près de 20 % pour la cohorte de 1965 à moins de 5 % pour celle de 1995.
Figure 3 : Revenu professionnel total de l’ensemble des 25-34 ans, y compris les revenus nuls (à gauche) Revenu professionnel horaire – uniquement les 25-34 ans en activité (à droite)
Toutes les valeurs sont indexées sur les hommes nés en 1980 (= 100). 
Données : ESPA 1991–2024.
Exemple de lecture : le revenu professionnel moyen des hommes nés en 1980 est fixé à 100 ; une valeur de 47 pour les femmes nées en 1965 signifie qu’elles en perçoivent 47 %.
Le rattrapage des jeunes femmes sur les jeunes hommes en matière de revenu professionnel suit-il en Suisse une évolution similaire à celle observée ailleurs ? Nous répondons à cette question à l’aide de données sur le marché du travail et de données fiscales provenant de quatre autres pays occidentaux : la France, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis. La figure 4 montre qu’en Suisse, l’écart entre les revenus professionnels des femmes et ceux des hommes était le deuxième plus important pour la cohorte née en 1965, avec 55 % ; seul le Royaume-Uni affichait un écart encore plus élevé, à 59 %. En France, en Suède et aux États-Unis, il se situait entre 37 % et 40 %. Par la suite, les jeunes femmes ont réduit leur retard dans tous les pays, et ce de manière particulièrement marquée en Suisse. Pour la cohorte née en 1995, la Suisse affiche l’écart le plus faible des cinq pays, à 14 %, suivie de la France (16 %), de la Suède (18 %), des États-Unis (21 %) et du Royaume-Uni (23 %). Une analyse de décomposition montre que le rapprochement des revenus professionnels s’explique en grande partie par une augmentation du nombre d’heures travaillées par les femmes et, dans une moindre mesure, par une réduction des écarts entre les salaires horaires (voir Lipps et al. 2026).
Figure 4 : Écart entre les femmes et les hommes en termes de revenu professionnel total (y compris le revenu nul des personnes inactives), 25-34 ans, cohortes de naissance de 1965 et 1995

Données : Enquête Emploi 1990–2023 (France), registres fiscaux 1980–2021 (Suède), ESPA 1991–2024 (Suisse), LFS 1993–2024 (Royaume-Uni), CPS 1962–2024 (États-Unis).
L’écart entre les sexes en matière de revenu professionnel total est bien plus important chez les parents que chez les personnes sans enfants. La naissance d’enfants entraîne une divergence entre les parcours professionnels des hommes et des femmes. Mais là encore, l’écart s’est réduit d’une cohorte à l’autre. La figure 5 montre que, pour la Suisse, l’écart de revenus dans la cohorte de 1965 était de 27 % chez les jeunes femmes et hommes sans enfants et de 78 % chez les jeunes femmes et hommes avec enfants. Pour la cohorte de 1995, il est tombé à 7 % dans le premier groupe et à 51 % dans le deuxième. En comparaison internationale, l’écart de revenus chez les jeunes parents suisses de la cohorte de 1995 est similaire à celui observé en Suède (55 %), aux États-Unis (47 %) et au Royaume-Uni (51 %), mais supérieur à celui de la France (37 % ; voir Lipps et al. 2026).
La baisse de la natalité et le recul de l’âge à la première naissance peuvent réduire l’écart entre les sexes dans une comparaison entre cohortes, car la proportion de personnes sans enfants augmente dans les cohortes plus jeunes. L’écart de revenus a toutefois nettement diminué dans les deux groupes. Cela contredit l’hypothèse selon laquelle cet effet de composition serait la cause principale de la convergence.
Figure 5 : Revenus professionnels des 25-34 ans avec enfants (à gauche) et sans enfants (à droite) par année de naissance (indice : hommes nés en 1980 = 100) 
Données : ESPA 1991–2024.
Conclusions
Le point de départ de cet article était de savoir si les progrès considérables réalisés par les femmes en matière de formation s’accompagnaient également de meilleurs résultats sur le marché du travail. À partir de l’ensemble des enquêtes ESPA menées entre 1991 et 2024, nous avons examiné cette question pour les jeunes femmes et les jeunes hommes dans une perspective de cohorte.
Chez les 25-34 ans en Suisse, on observe, au fil des générations, un resserrement de l’écart entre les sexes. L’écart entre les sexes en matière de taux d’emploi s’est réduit, passant d’environ 22 points de pourcentage pour la génération née en 1965 à quelques points pour celle née en 1995, le taux des femmes ayant augmenté tandis que celui des hommes a légèrement reculé. En ce qui concerne le temps de travail, les jeunes femmes l’ont augmenté d’environ huit heures par semaine, tandis que les jeunes hommes l’ont réduit de cinq heures ; l’écart est ainsi passé d’environ 17 heures à moins de quatre heures. Le potentiel salarial des professions exercées a augmenté pour les deux sexes, mais plus rapidement pour les femmes. Le rapprochement est particulièrement net lorsqu’on examine l’indicateur le plus complet, à savoir le revenu professionnel total, y compris les revenus nuls des personnes inactives: l’écart entre jeunes femmes et jeunes hommes est passé de 55 % pour la cohorte de 1965 à 14 % pour celle de 1995. Une analyse réalisée à partir du Panel suisse de ménages confirme cette convergence.
Dans la comparaison entre les cinq pays, la Suisse présentait, pour la cohorte de 1965, l’écart de revenus le plus important après celui du Royaume-Uni. Par la suite, le processus de rattrapage a été le plus rapide en Suisse, de sorte qu’elle affiche, pour la cohorte de 1995, l’écart le plus faible des cinq pays – même si les différences entre les pays sont minimes. La littérature en sciences sociales met souvent l’accent sur les différences institutionnelles au niveau du marché du travail et de l’État social. En revanche, les moteurs communs – l’expansion de l’éducation et l’évolution des normes de genre – sont peut-être sous-estimés. Le fait que le rattrapage s’opère de manière continue d’une cohorte à l’autre – et non par à-coups comme après des réformes institutionnelles qui touchent simultanément toutes les tranches d’âge – plaide en faveur du rôle de l’expansion de l’éducation.
La parentalité reste toutefois une ligne de démarcation décisive : les jeunes mères perçoivent des revenus professionnels bien inférieurs à ceux des pères du même âge, tandis que l’écart chez les personnes sans enfants était nettement plus faible dès le départ et a continué de se réduire. Mais même entre mères et pères, l’écart s’est considérablement réduit d’une cohorte à l’autre.
Les jeunes femmes restent donc à la traîne par rapport aux jeunes hommes en termes de revenu professionnel total, bien qu’elles les aient dépassés dans le domaine de l’éducation ; en revanche, en ce qui concerne le salaire horaire des personnes actives, l’écart entre les sexes a pratiquement disparu dans les cohortes les plus récentes. Les jeunes hommes sont encore en tête, mais la tendance est en faveur des jeunes femmes.
Les analyses comparant les années civiles sur l’ensemble de la population active sous-estiment cette convergence. Elles regroupent des cohortes de naissance aux profils éducatifs très différents, alors que c’est le renouvellement des cohortes qui est le moteur du changement social. Les cohortes nées dans les années 1990 présentent des écarts entre les sexes nettement moins marqués en matière de participation à l’emploi, de temps de travail, de statut professionnel et de revenus du travail que les cohortes des années 1980. Celles-ci présentent à leur tour des écarts moins marqués que les cohortes des années 1960 et 1970. Toutefois, nous n’observons ici que les premières années sur le marché du travail et il est possible que l’écart se creuse à nouveau chez les jeunes femmes et hommes d’aujourd’hui lorsqu’ils deviendront parents. L’égalité entre les sexes sur le marché du travail n’est pas encore atteinte, en particulier chez les parents, mais le rattrapage se poursuit à un rythme soutenu.
Annexe
Figure A.1 : Revenus professionnels des 25-34 ans par année de naissance (indice : hommes nés en 1980 = 100), Panel suisse de ménages (PSM), 1999-2024

- Un OEP de 80 (pour les ingénieurs) ou de 35 (pour les secrétaires) signifie que le revenu médian de cette profession est supérieur à celui de 80 % et de 35 % de la population active, respectivement. Cette échelle repose sur des données relatives au marché du travail provenant d’Allemagne, de Suède, de Suisse, du Royaume-Uni et des États-Unis, incluant toutes les années 2000 à 2021 (Oesch et al. 2026). ↑
- L’OCDE (2018 : 242) décompose de manière analogue l’écart entre les sexes au niveau du revenu professionnel total par habitant en une part liée à l’activité professionnelle, une part liée au temps de travail et une part liée au salaire horaire, cette dernière étant influencée par la profession. ↑
- La figure A.1 en annexe reproduit l’évolution des revenus du travail des 25-34 ans à partir du Panel suisse de ménages (PSM, 1999–2024) et montre la même tendance : une légère baisse des revenus des hommes et une forte hausse de ceux des femmes, qui se chevauchent dans la dernière cohorte observée, celle de 1996. ↑
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